FR

Articles

La vacuité : non pas « rien », mais l’absence d’existence propre

Le mot « vacuité » (sanskrit shunyata) effraie ou déroute souvent. On croit que les bouddhistes affirment que rien n’existe, que tout est illusion et que la vie n’a pas de sens. C’est un malentendu répandu. La vacuité signifie tout autre chose.

Vide de quoi ?

Quand nous disons « le verre est vide », nous voulons toujours dire vide de quelque chose : d’eau, de jus. Le verre lui-même est bien là.

Il en va de même ici. Les choses ne sont pas vides d’existence : elles existent, fonctionnent, agissent les unes sur les autres. Elles sont vides de svabhava (sanskrit, « nature propre », « existence propre ») : d’une existence dans laquelle la chose serait là par elle-même, indépendamment des causes, des parties et de la manière dont on la perçoit et la nomme.

Autrement dit, la vacuité est l’absence d’être autonome, indépendant. Non l’absence des choses elles-mêmes.

L’exemple de la voiture

C’est un exemple classique ; prenons simplement une voiture au lieu de l’ancien char.

Où est la « voiture » ? Est-ce la roue ? Non. Le moteur ? Non. Le volant, la carrosserie, les sièges ? Aucune pièce prise isolément n’est une voiture. La voiture serait-elle la somme des pièces ? Mais si on les entasse dans un garage, on ne pourra pas conduire ce tas. La voiture serait-elle quelque chose de séparé des pièces ? Non plus : retirez toutes les pièces et il ne reste rien.

Et pourtant la voiture roule parfaitement. Elle existe — non comme une « chose en soi », mais comme un nom que nous donnons à une certaine combinaison de pièces, assemblées d’une certaine manière dans un certain but. À l’analyse, on ne trouve pas de « voiture en elle-même ». C’est précisément ce qu’on appelle la vacuité de la voiture.

Le plus important : le « moi »

Avec une voiture, c’est facile à comprendre et peu important. Les choses deviennent sérieuses quand la même analyse s’applique à notre « moi ».

Où est le « moi » ? Est-ce le corps ? Mais le corps change, et nous disons « mon corps », comme s’il s’agissait de quelque chose qui m’appartient. Les pensées ? Elles ne cessent de se succéder. Les sentiments, la mémoire, le caractère ? Tout cela change aussi. Un « moi » immuable et séparé ne se trouve ni dans aucune des parties, ni dans toutes ensemble, ni en dehors d’elles.

Et pourtant le « moi » existe au sens ordinaire : je vis, je prends des décisions, je réponds de mes actes. Ce qui n’existe pas, c’est seulement le « moi » tel qu’il nous apparaît : solide, indépendant, existant par lui-même. Or c’est précisément à ce « moi »-là que nous nous accrochons, que nous défendons et pour lequel nous souffrons.

Deux vues extrêmes

La philosophie Madhyamaka (sanskrit, « voie du milieu ») porte ce nom parce qu’elle évite deux extrêmes.

  • L’extrême de la permanence : les choses et le « moi » existent par eux-mêmes, solidement et indépendamment. C’est notre sentiment ordinaire et inné du monde.
  • L’extrême du néant : puisqu’il n’y a pas d’existence propre, il n’y a rien du tout, ni causes ni effets, rien n’a d’importance. C’est une conclusion erronée qui mène à l’indifférence.

La voie du milieu : les choses n’existent pas par elles-mêmes, mais elles existent — de manière dépendante, conventionnelle, par leurs liens avec d’autres choses. C’est pourquoi les actes ont des conséquences, et l’éthique garde tout son sens.

Comment cela change la vie

Imaginez qu’on vous ait insulté. La réaction habituelle est : « c’est quelqu’un de mauvais, il m’a humilié. » Il nous semble que la « méchanceté » est une qualité inhérente à lui et que notre « moi » a vraiment été blessé.

Du point de vue de la vacuité, le tableau change. Son acte est né de causes : fatigue, ressentiment, ses propres peurs. Notre « moi », si douloureusement blessé, ne se trouve pas à l’analyse sous la forme solide sous laquelle nous le défendons. La blessure ne disparaît pas comme par magie, mais elle n’a plus rien à quoi s’agripper aussi fort.

Comprendre la vacuité n’est pas une théorie froide. C’est un moyen d’affaiblir les attachements d’où naissent la colère, la peur et l’envie. C’est pourquoi la tradition bouddhiste la considère comme le principal remède contre la souffrance.

Comprendre et éprouver

D’abord, on comprend la vacuité par l’intellect, par la réflexion et la logique. C’est une étape importante et nécessaire. Puis la compréhension s’approfondit dans la méditation et cesse peu à peu d’être seulement une pensée. C’est un long chemin, mais il commence par une compréhension claire et juste de ce que nous cherchons exactement.

Disponible aussi en: English Русский Español Deutsch עברית 中文 日本語 བོད་ཡིག